Le 26 juin dernier, à Trouville-sur-Mer, j'anime une journée d'ateliers au Salon du Mieux-Être, dans la salle des Cures Marines. Quatorze dirigeants, dirigeantes et indépendants sont réunis face à moi. La veille au soir, ils étaient une cinquantaine à ma conférence Rêvez Grand, consacrée à la neuroplasticité et à la visualisation. Ce matin-là, je leur propose un exercice qui dure cinq minutes et qui en dit long sur notre rapport au changement.
Voici ce que cet exercice révèle, séance après séance : quand on demande à un groupe de changer quelque chose sur soi, environ 70 % des personnes retirent un élément, 25 % en modifient un, et 5 % seulement en ajoutent un. Notre premier réflexe face au changement est la soustraction. Le mot lui-même résonne avec une peur ancienne, la peur de perdre.
La scène : quatorze dirigeants debout, une consigne toute simple
La consigne est volontairement dépouillée. Je demande à chacun de se lever, de se retourner, de changer quelque chose sur soi, puis de se retourner à nouveau face au groupe. Chacun décrit ensuite ce qu'il a changé. Rien de plus. Aucune indication sur le sens du mot « changer », aucune direction, aucun exemple. L'espace reste ouvert, et c'est précisément là que le cerveau dévoile ses automatismes.

Le résultat : un groupe qui retire, presque jamais qui ajoute
Dans ce groupe de quatorze, le verdict tombe vite. Environ 90 % des participants ont retiré quelque chose sur eux, un vêtement, un accessoire. Environ 30 % ont déplacé un élément d'un point à un autre. Personne, ou presque, n'a ajouté.
Cette photographie recoupe la tendance que j'observe atelier après atelier. En règle générale, 70 % des personnes retirent, 25 % modifient et 5 % seulement ajoutent. Ces ordres de grandeur reviennent avec une régularité troublante, quel que soit le profil du groupe réuni devant moi. Le geste change, la mécanique intérieure reste la même.
Peur du changement : ce que ce mot dit à notre cerveau
Dès que je prononce le mot « changer », quelque chose se déclenche. Le mot résonne avec la peur de perdre. Notre cerveau fonctionne pour l'essentiel en mode automatique : il protège l'acquis, il préfère le connu, il économise son énergie. Changer, pour lui, signale d'abord un risque de perte avant de signaler une promesse de gain.
Ce réflexe a sa logique. Retirer un objet, c'est agir sans quitter son territoire connu : on reste maître de ce que l'on possède déjà. Ajouter, à l'inverse, oblige à aller chercher une ressource au-dehors, dans une zone moins familière. Le premier geste rassure, le second engage. Voilà pourquoi la soustraction domine à ce point.
Cette économie d'énergie est une règle de fonctionnement, pas un défaut. Chaque jour, notre cerveau traite une quantité considérable d'informations : pour tenir la distance, il automatise l'essentiel et réserve son effort conscient aux rares situations qui l'exigent. Le connu devient ainsi la voie par défaut, celle qui coûte le moins. Demander un changement, c'est demander à ce système économe de dépenser davantage et de renoncer au confort du déjà-là. La prudence qu'il oppose relève d'une logique de survie : elle protège une ressource précieuse.
La bonne nouvelle tient en un mot : neuroplasticité. Nous gardons, jusqu'à notre dernier souffle, la pleine puissance d'apprendre à désapprendre. Le réflexe de soustraction est une habitude cérébrale, pas une fatalité gravée dans le marbre. Une habitude se décode, puis se transforme.
Comprendre ce mécanisme change la façon de conduire une transformation. La résistance au changement est une réponse cérébrale prévisible, ni un caprice ni de la mauvaise volonté. J'ai détaillé cette dynamique dans mon guide sur la résilience et la conduite du changement, où l'on voit comment accompagner un collectif à travers ses peurs plutôt que contre elles.
Trois réflexes face au changement : retirer, modifier, ajouter
Chaque geste raconte une posture intérieure.
Retirer. C'est le réflexe majoritaire. La personne allège, simplifie, se déleste. Le mouvement paraît actif, pourtant il reste centré sur ce que l'on possède déjà. On change en restant dans son périmètre.
Modifier. La personne réarrange l'existant sans rien perdre ni rien acquérir. Elle déplace, ajuste, recombine. C'est une posture de transition, prudente, qui teste le mouvement sans s'exposer vraiment.
Ajouter. La personne va chercher un élément au-dehors et l'intègre à elle-même. Ce geste, rare, révèle une disposition précieuse : l'aptitude à accueillir une ressource extérieure comme moteur de sa propre transformation.
Ceux qui ajoutent avancent le plus vite
Les 5 % qui ajoutent partagent un trait commun. Ce sont, en général, les personnes qui redoutent le moins de mettre en place des choses nouvelles. Elles considèrent l'extérieur comme un allié, pas comme une menace. Aller chercher au-dehors une ressource qui catalyse le changement au-dedans : voilà leur mécanique, et c'est une mécanique qui s'apprend.
Ce constat éclaire une vérité souvent tue. Le frein le plus puissant à une transformation se loge rarement dans le contexte, le marché ou l'équipe. Il se loge dans notre rapport intime à la perte, au cœur de nos réticences les plus tenaces. Une question mérite alors d'être posée : et si le vrai frein au changement, c'était vous ? J'explore ce mécanisme cérébral, et la manière de composer avec lui, dans mon guide sur les neurosciences appliquées au management.
Retirer, modifier, ajouter : à quoi cela ressemble en entreprise
Cette grille se transpose directement au quotidien d'un dirigeant.
Retirer, c'est supprimer une réunion, couper une ligne de produit, abandonner un rituel devenu inutile. Geste sain, souvent nécessaire, et pourtant limité : on optimise l'existant sans le faire grandir.
Modifier, c'est réorganiser un service, revoir un processus, ajuster une gouvernance. On recombine les pièces du puzzle sans en introduire de nouvelles. Le système bouge, sa surface reste la même.
Ajouter, c'est intégrer une compétence absente, s'entourer d'un regard extérieur, ouvrir un marché inédit, se former à une posture nouvelle. C'est le geste qui fait grandir le système au lieu de simplement le réagencer.
Les trois mouvements ont leur place. Pourtant, quand une entreprise stagne, le réflexe collectif consiste presque toujours à retirer ou à modifier. Ajouter demande de tolérer l'inconfort du neuf, et c'est précisément là que se joue la transformation la plus durable.
Le même mécanisme cérébral joue à l'échelle d'une équipe. Un collectif protège ses habitudes comme un individu protège ses acquis : réduire ou réorganiser rassure, intégrer du neuf inquiète. Un dirigeant averti nomme ce réflexe à voix haute, le rend visible, puis choisit consciemment quand retirer, quand modifier et quand ajouter. Décoder la mécanique, c'est déjà reprendre la main sur elle.
Regardez votre dernière décision de changement. Avez-vous retiré, modifié, ou ajouté ? La réponse en dit long sur votre rapport à la perte, et sur l'espace de croissance encore ouvert devant vous. Pour situer votre posture, l'autodiagnostic Leadership tend un premier miroir en quelques minutes. Pour faire de l'extérieur un véritable levier, mon accompagnement de dirigeant ouvre cet espace en profondeur.
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